L’année dernière, nous avions été bouleversées tant par la plume de Gildas Guyot que par le sujet de son roman Vindicte. Aussi, c’est avec beaucoup de curiosité que nous avons découvert son nouveau roman. Et évidemment nous avons eu envie d’en discuter !
Lucie : Connaissais-tu le travail de Gildas Guyot ?
Héloïse : J’avais lu Vindicte dans le cadre du Prix ALODGA 2025, et j’avais déjà été marquée par sa plume, la thématique abordée, sans fard. Et toi ?
Lucie : Comme toi, j’ai découvert son travail l’année dernière avec Vindicte, qui a été une grosse claque. Nous avions pas mal échangé à son sujet avec Josée, l’attachée de presse des éditions In8 et c’est elle qui m’a fait découvrir ce nouveau titre qui a été un coup de cœur.
Héloïse : Et grâce à toi, nous avons pu le découvrir aussi.
Lucie : C’est vrai que tant la plume que les thématiques abordées sortent de l’ordinaire. Avais-tu des attentes particulières en abordant ce nouveau titre ?
Héloïse : Pour le coup, j’y suis allée les yeux fermés. Je m’attendais à un texte court et percutant (ce que j’ai trouvé), mais je n’ai même pas cherché à savoir de quoi il parlait avant de le commencer. Et toi ?
Lucie : Exactement comme toi. Je partais avec un a priori positif mais rien de plus, ouverte à toute proposition littéraire que pourrait faire Gildas Guyot ! Que penses-tu de la couverture ?
Héloïse : J’ai cherché les cigognes du titre au début 😛 ! Mais le vinyle est très cohérent avec l’atmosphère du titre, et cette bande-son qui défile au fil des chapitres.
Lucie : La couverture ne donne pas trop d’indices : un vinyle, qui associé au titre n’aide pas beaucoup à se faire une idée de l’histoire mais j’aime autant ! Concernant les titres de chapitres, tu as été plus attentive que moi. J’avoue n’avoir percuté qu’à la page 33 de la thématique. C’est à ce moment-là que l’on comprend vraiment la place de la musique, et d’un groupe en particulier, dans cette famille.
Héloïse : Oui, c’est impressionnant de voir à quel point cette famille s’est soudée autour de la musique, d’une chanson. C’est aussi assez triste de voir le père qui s’enferme dedans… (mais là, je saute des étapes !)
Lucie : Il faudra en parler, mais avant peut-être que l’on pourrait parler d’Albin ? L’histoire est racontée par un narrateur omniscient, ce petit garçon de 8 ans et demi, et la structure est inhabituelle…
Héloïse : J’étais un peu perdue au début. On découvre un enfant emmuré dans sa colère, qui fugue. Un enfant qu’on sent profondément malheureux, qui a peur de son père. Et puis, ce titre, et ces cigognes, m’ont fait penser qu’il y avait un deuxième enfant, mais finalement, on le rencontre très tard…
Lucie : Tu as raison, c’est un peu une narration à rebours : pendant qu’il marche, Albin repense aux événements qui l’ont amenés à partir. Le lecteur suit le fil de ses pensées et découvre un quotidien assez banal : cours de basket, grands-parents plus ou moins investis… et rapidement il comprend qu’il y a eu un souci avec l’arrivée du second enfant. D’où les « foutues cigognes ».
Héloïse : Oui, au début, on se demande pourquoi il part. Quand il remonte le temps, il a une enfance heureuse, avec ses deux parents. Et puis, bim, tout implose. C’est vu à hauteur d’enfant, on découvre l’explication des cigognes (qui m’a fait sourire), puis l’hôpital, et là… On ne sourit plus.
Lucie : Le ton est assez particulier. On est à hauteur d’enfant, comme tu le dis, mais dans le même temps le vocabulaire est précis, les réflexions très matures… Je comprends que ce choix puisse déranger. Qu’en as-tu pensé ?
Héloïse : Je n’y ai pas prêté attention… Je me suis mise dans sa tête, sans trop réfléchir en fait.
Lucie : C’est vrai, dès les premières pages on comprend que ce petit garçon a une vie familiale compliquée, notamment un père alcoolique, et qu’il prévoit de fuguer. As-tu rapidement fait des hypothèses sur les raisons de ce départ ?
Héloïse : J’étais partie sur l’idée d’un père violent, je me suis trompée ! Et j’aime bien me faire surprendre. On sent qu’il y a eu un drame, mais on reste dans le flou…
Lucie : Mais tu as raison, on a très rapidement l’impression que le problème vient du père. Moi aussi j’ai pensé à un problème d’addiction et/ou de violence. C’est peut-être le moment de revenir sur son enfermement dans la musique que tu évoquais plus haut ?
Héloïse : Je n’ai pas forcément grand chose de plus à en dire, c’est assez triste de voir ce père sombrer d’un coup, s’enfermer dans son monde, (où la musique fait office de bouée de secours), et ignorer ainsi ses enfants. Ça fait mal, même si je comprends très bien la douleur de la perte d’un être cher, de le voir oublier ceux qui restent… et de voir cet enfant de huit ans livré à lui-même, sans aide, sans véritable explication…
Lucie : C’est bouleversant, et raconté de manière incroyablement sensible. On ne peut pas dire que Gildas Guyot choisisse des sujets faciles !
Lucie : On l’a dit, la musique tient un rôle particulier dans cette famille ; mais elle donne aussi une idée de l’époque puisque les parents se sont rencontrés à un concert en 1988, que la voiture est équipée d’un radio-cassette et que le film doit être rembobiné. Est-ce que ces allusions vous ont plongées en enfance ?
Héloïse : Oui, clairement ! C’est un groupe que j’ai découvert ado, et la cassette dans la voiture m’a rappelé des souvenirs ! J’ai situé le roman dans les années 90, sans réfléchir (et en me trompant peut-être). Et toi ?
Lucie : Pour moi, avant ces détails signifiants, l’histoire se déroulait de nos jours. D’ailleurs cela pourrait tout à fait être le cas. C’est pour ça que je me demandais ce qui justifiait ce choix de la part de l’auteur, ce que ça pouvait apporter de le situer à une autre époque. Tu as une hypothèse ?
Héloïse : Non… Mais j’ai vraiment eu l’impression d’une société “à l’ancienne”, avec les grands-parents et les patins dans la maison, cette marche sur une route de campagne déserte, cet isolement…
Lucie : Je n’en avais pas non plus, mais en discutant avec toi, je me dis que ça a peut-être un lien avec une éventuelle prise en charge du papa. Je ne veux pas divulgâcher mais il a clairement besoin d’aide et j’imagine (j’espère !) qu’aujourd’hui il ne rentrerait pas seul chez lui sans accompagnement. Ou alors l’auteur s’est dit que ce serait plus facile de caser son groupe culte. Aujourd’hui il serait obligé de mettre du Jul, ça aurait moins de gueule… cela dit, ca parlerait peut-être plus aux ados !
Héloïse : Oui, c’est possible !
Lucie : Comme on en revient encore à la musique, j’ai beaucoup aimé la note de l’auteur en fin d’ouvrage. Il réécrit tous les titres des chansons servant de titres de chapitres et ajoute :
Il n’est pas forcément nécessaire de devoir écouter cette playlist pour lire Foutues cigognes, mais quand même […] ça ne peut pas faire de mal. Ni aux oreilles. Ni à l’esprit.
Héloïse : Oui !!! Moi aussi !
Lucie : Ayant fait le tour des sujets que nous pouvions aborder sans divulgâcher, nous voilà donc à chercher à qui nous recommanderions ce roman, sachant qu’il n’est pas simple de proposer un âge de lecture dans ce cas précis.
Héloïse : C’est compliqué oui ! Pas à des enfants de 8 ans comme notre héros, je le trouve trop dur, les thématiques sont très difficiles… et des ados ne s’identifieront pas forcément. Pourtant, je pense que ce sont eux, le vrai public de ce genre de texte, émouvant, percutant, choc (et ils aiment les textes qui les prennent aux tripes). Le problème, c’est que la plupart des ados ne va pas d’elle-même vers ce genre de couvertures. Je le vois bien avec mes élèves, qui ne jurent que par les belles couvertures (y compris celles qui ne sont pas de leur âge). Mais cela demande un accompagnement et une sensibilisation de la part des prescripteurs et prescriptrices de la lecture. Bien évidemment, je le recommande aussi aux adultes…
Lucie : Comme tu le dis, les sujets sont dramatiques et très forts, mais le héros n’a que 8 ans et demi et il n’est pas dit que des ados aient envie de lire son histoire. Ce n’est pas simple de les faire sortir de leurs préjugés ! C’est un texte exigeant, très représentatif de la collection Faction qui fait confiance à l’intelligence des lecteurs sans chercher à la séduire. Ce serait vraiment dommage que de bons lecteurs, ados comme adultes, à la recherche d’émotions fortes et d’une belle plume passent à côté de ce roman !
*
Nous espérons de tout cœur vous avoir donné envie de lire ce titre, certes exigeant mais tellement riche en émotions. Et nous avons hâte de découvrir ce que Gildas Guyot nous réservera dans son prochain roman !







































